21 septembre 2006
ON Y VOIT TOUT... de l'autre côté du miroir (1)
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A DANIEL ARASSE
" J'ai montré mon chef-d'oeuvre aux grandes personnes
et je leur ai demandé si mon dessin leur faisait peur.
Elles m'ont répondu : " Pourquoi un chapeau ferait-il peur ?
Mon dessin ne représentait pas un chapeau.
Il représentait un serpent boa qui digérait un éléphant.
J'ai alors dessiné l'intérieur du serpent boa,
afin que les grandes personnes puissent comprendre.
Elles ont toujours besoins d'explications. "
Extrait du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry
PROLOGUE
- « Au milieu de la course de notre vie, je perdis le véritable chemin et je m’égarai dans une forêt obscure...
Jamais ces tous premiers vers du prologue de la Divine Comédie ne me sont apparus aussi paradoxalement vivants et aussi étrangement proches qu’aujourd’hui. L’aube de la soixantaine fut également mon crépuscule… et me voici donc à présent - tel Dante Alighieri - face à la perspective la plus longue et la plus complexe qu’il m’ait jamais été donné d’analyser de toute ma carrière d’historien d’art : celle qui, de l’autre côté du miroir, conduit vers les lieux éternels…
La Vie est pour certains un détail… elle fut pour moi remplie de détails !...
Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la Terre aurait changé, pensait un certain Pascal. Toute mon existence, j’ai traqué ce genre de détails : ceux qui, si petits, si discrets, si insignifiants en apparence soient-ils, donnent un sens au Tout ; la création n’est-elle pas cette succession de détails qui, en l’absence d’un seul, conduit fatalement à un processus abortif… mais qui, tous mis bout à bout, donne ce principe vital seul capable de s’opposer au désordre toujours croissant des choses que les scientifiques nomment entropie ? Telle est bien en tous cas, selon moi, l’essence même du génie créateur !...
Et voilà que je m’égare à mon tour dans les références et les citations… moi qui ai toujours prôné le contraire à mes étudiants : ils peuvent à présent en témoigner… je n’ai jamais eu besoin de texte pour voir ce qui se passait dans un tableau ; à mettre trop d’écran solaire - voire même d’écran total parfois - et ainsi, à trop vouloir faire de politiquement correct pour complaire à notre communauté académique, nous ne faisons plus confiance ni à notre sensibilité propre pour analyser de façon épidermique ce que nous regardons, ni aux tableaux pour nous montrer eux-mêmes ce que le peintre a voulu exprimer.
Une fois encore, impossible de comprendre de l’extérieur la singularité d’une œuvre : c’est dans le tableau que se joue l’intention du peintre ; ce qui ne signifie pas pour autant que les œuvres n’aient qu’un seul sens… ne me faites surtout pas dire ce qu’affirmait de façon péremptoire Gombrich et que j’ai toujours récusé : à savoir qu’il n’y aurait qu’une seule bonne interprétation possible de chaque oeuvre. Pour moi, la voie du créateur est unique ; néanmoins, il y a autant de sens et d’interprétations possibles de son œuvre… que de créatures singulières, libres et douées de raison… qui ont vécu, qui vivent et qui vivront sur cette bonne vieille Terre, qu’hier encore je foulais de mes pieds !
D’où je suis à présent, non loin de la constellation du Chien - symbole de fidélité et de quiétude, que nombre de peintres de la Renaissance ont très subtilement utilisé, marquant leurs œuvres de sa présence positive et rassurante - je vais enfin pouvoir, je l’espère, avec tout le recul suffisant - le point de vue de Sirius, disait-on naguère - observer d’un œil nouveau tous ces chefs-d’œuvre ô combien hermétiques, sur lesquels mes confrères et moi-même nous nous sommes si souvent brûlé la rétine ; car, il faut le reconnaître avec humilité : bien souvent, on n’y voyait plus rien !...
Et effet, d’ici peu - dès que j’aurai quitté ce corridor obscur dans lequel j’erre comme une âme en peine depuis hier - va s’ouvrir devant moi cette perspective unique : avoir à portée de main non seulement LE Créateur - encore que le Vieux ait toujours été selon moi un peu trop à cheval sur les principes et pas assez à mon goût sur les détails - mais surtout LES créateurs : Francesco del Cossa !... Le Tintoret !... Bruegel l’Ancien !... Titien !... et Diego Rodrigues de Silva y Velázquez !... Mes peintres favoris de la Renaissance italienne et flamande - sans oublier bien sûr mon peintre préféré du Siècle d’Or espagnol - qui m’ont donné ma vie entière, dans mon travail d’historien d’art, autant de plaisir que de fil à retordre! »
Je pouvais ainsi faire de l’esprit… et pourtant je n’en menais pas large ; je pensais encore à voix haute, comme pour me rassurer, tout en marchant à tâtons dans cette forêt surnaturelle dense et austère - presque aussi inquiétante que ce que nous réserve parfois la Vie - lorsque je crus distinguer non loin, face à moi, un être à qui une longue période d’errance et de solitude semblait avoir ôté tout usage de la parole.
- « Viens à mon secours, qui que tu sois : ombre ou homme véritable ! lui criai-je, mû par une mystérieuse voix intérieure.
- Je ne suis plus homme, me répondit-il, bien que l’aie été. Je suis né à l’époque de Napoléon Bonaparte, et j’ai vécu à Paris sous le règne de Louis-Philippe, tandis que l’on adorait, une fois encore, des dieux faux et menteurs. J’étais poète et j’ai chanté l’histoire des Filles du feu. Mais toi, pourquoi ne t’arraches-tu pas des bras de cette sinistre forêt ?... Pourquoi ne t’efforces-tu pas de franchir cette montagne merveilleuse qui est pourtant le principe et la source de toutes joies sur la Terre ? »
C’est alors que je le reconnus :
- « Serais-tu ?… lui dis-je en rougissant de l’état fébrile dans lequel il venait de me surprendre, serais-tu donc Gérard de Nerval, le plus grand des poètes ? Tu as été, dans l’ombre, le maître et le modèle de tous tes contemporains, ainsi que celui de toutes les générations qui vous succédèrent : le premier vrai poète moderne de toute la littérature française ! C’est au contact de ton fol esprit que les autres enfants du siècle ont puisé l’inspiration, et qu’ils ont pu à leur tour écrire des vers dans ce style impeccable qui te faisait honneur : ton alter ego, Théophile Gautier et son disciple, Charles Baudelaire et, plus tard, bien d’autres encore : Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire… »
Nerval, en voyant mon émotion si mal contenue, répondit :
- « Si tu veux vraiment quitter cette forêt obscure, il te faut prendre un autre chemin. Pour cela, suis-moi : je te servirai de guide et te ferai sortir de cet endroit sinistre ; je te conduirai en ces lieux éternels, où tu entendras les cris du désespoir et où tu verras chacun des supplices endurés par ceux qui se rendirent coupables sur la Terre ; ensuite, nous croiserons ceux qui vivent au beau milieu des flammes, confortés par l’espoir d’une possible indulgence accordée par le Ciel et par la lointaine perspective d’une divine béatitude. Enfin, si tu veux aller un plus loin encore, jusqu’au séjour des ombres bienheureuses, une âme plus digne de cette tâche que la mienne te guidera dans cette périlleuse entreprise ; à mon départ, je te laisserai auprès d’elle ; le Maître qui dirige les mondes ne veut pas que je serve de guide dans ses Empires, parce que je n’ai pas connu la foi véritable : par le fait, je n’ai pas quitté la Vie selon sa volonté… mais selon la mienne !... Son pouvoir s’exerce ainsi sur toutes les parties de l’Univers, mais c’est dans le Ciel qu’il siège : c’est là que tu dois admirer sa cour et son trône. Heureux ceux qu’il appelle jusqu’à lui ! »
Alors je m’exprimai ainsi :
- « Ô doux poète ! je t'en supplie - au nom de ce Dieu que tu n’as pas encore connu - aide-moi à fuir cette forêt obscure et d’autres séjours à venir plus funestes encore ; conduis-moi en ces lieux que tu viens d’évoquer ; fais-moi voir ceux que tu dis plongés dans le plus profond désespoir, et accompagne-moi jusqu’à cette porte dont saint Pierre - en sa qualité d’huissier de la chambre du Paradis - détient les clefs.»
Nerval se mit alors en marche et je m’empressai de suivre ses pas.
Texte de Xavier de Harlay & Illustration d'Antoine de Saint-Exupéry
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23:55 Publié dans ON Y VOIT TOUT | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : roman, on y voit tout, miroir, xavier de harlay, histoire, art, dante





















Commentaires
Je ne connais rien de Velazquez, rien de la peinture, mais j'ai envie de lire ce livre.
Si vous me faites aimer cet art, alors vous aurez gagné car même mes visites au Louvre ne m'ont donné aucune émotion.
Je suis sèche face à la toile, sèche face à la musique, ce sont les mots qui m'intéressent. Je compte sur les vôtres pour me donner le désir.
A vous lire...
Ecrit par : Marie | 23 mai 2007
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