21 septembre 2006

ON Y VOIT TOUT... de l'autre côté du miroir (2)

 

 

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L'ENFANT DONT LES YEUX BRILLAIENT D'UN ECLAT PLUS FORT ET PLUS PUR QUE CELUI DES ETOILES

 

 

Malgré la présence rassurante de Nerval qui maintenant m’ouvrait la voie, je fus, à cet instant, à nouveau saisi par la crainte et assailli par l’angoisse. Nous avions atteint cette heure du jour où l’atmosphère tiède et rembrunie du crépuscule appelle au repos les habitants de la Terre ; quant à moi… je me préparais à endurer cette route harassante, que mon infaillible mémoire va à présent retranscrire :

- « Ô muses, ô intelligences de l’Invisible, aidez-moi ! Ô mémoire qui grava dans mon esprit ce que j’ai vu, c’est maintenant que tu dois prouver toute l’étendue de tes pouvoirs ! »

Mille et une questions se bousculaient à présent dans ma tête : étais-je vraiment décidé à affronter les plaintes des damnés de l’Enfer ?... Étais-je prêt à entendre le mea-culpa des âmes qui, prisonnières du Purgatoire, attendent encore de monter au Ciel pour rejoindre les bienheureux ?... J’hésitai… pire, je doutai : cet homme qui me précédait, était-il bien celui qu’il m’avait prétendu être et que j’avais pourtant bien crû reconnaître il y a seulement quelques instants encore ?... N’était-il pas un leurre ?... une créature de Lucifer dépêchée pour me saisir au vol, alors que, tout juste arrivé d’hier, je n’avais pas encore totalement recouvré mes esprits ?… N’allait-il pas, en fin de compte, m’emmener et me perdre au-delà des portes de l’Enfer ?

J’étais prêt à rebrousser chemin et à fausser ainsi compagnie à mon guide, quand cette voix intérieure - qui, depuis quelque temps déjà, semblait me dicter chacun de mes mots - s’exprima une fois encore par ma bouche et l’interpella presque brutalement :

- « Labrunie !...

- Labrunie ?... Tel était bien le nom de mon père ! me dit-il en se retournant vers moi comme stoppé net dans son avance. Pourquoi m’appelles-tu ainsi en ce lieu ? Le prologue du Livre des morts, dont tu vas à présent suivre le cours, t’aurait-il déjà fait oublier le nom de ceux qui naguère étaient encore vivants : rappelle-toi bien qu’à partir de maintenant, dans le monde où tu vas cheminer, chaque chose nommément justifiée peut être la clef d’un passage… et donc, par là même, le moteur de ta progression vers les lieux éternels auxquels tu sembles aspirer. »

Je n’osai lui avouer mes doutes concernant sa réelle identité ; mais, ce petit tour de potache - que cette bonne âme m’avait soufflé - avait eu le mérite de faire disparaître instantanément de mon esprit les inquiétudes qui quelques instants plus tôt me tenaillaient si fort…

- « N’était-ce pas ainsi, pourtant, que tu devais signer ce premier roman que vous aviez projeté d’écrire à quatre mains avec Théophile Gautier ? enchaînai-je rapidement grâce à cette petite pirouette inespérée que m’avait vraisemblablement inspirée, une fois encore, l’esprit qui m’habitait depuis peu.

- Il est vrai que nous pouvions écrire inlassablement et indifféremment, l’un ou l’autre, les pages d’un même feuilleton ou d’une même nouvelle, me répondit-il avec une évidente nostalgie, comme dans cet exercice dans lequel nous excellions déjà étant collégiens : l’un de nous deux commençait à écrire le début d’une phrase sur une feuille de papier… puis la repliait - de façon à soustraire le texte au regard de l’autre - avant de la lui passer… l’autre imaginait alors une suite, inscrivant sur cette feuille ni plus ni moins ce qui lui passait par la tête au même instant… et ainsi de suite, nous la repassions-nous à tour de rôle, en ignorant à chaque fois ce que l’autre avait écrit l’instant d’avant ; nous excellions également dans cette variante, où le dessin cette fois remplaçait l’écriture : toujours à l’abri du regard de l’autre, nous dessinions une partie d’un corps à forme humaine ou animale, et - suivant immuablement la procédure aveugle du pliage - nous échangions nos chef-d’œuvres, jusqu’à ce qu’au final le dépouillage nous révèle d’étranges et toujours grotesques chimères.

- Quelque chose comme les prémices de l’écriture automatique et du fameux cadavre exquis labellisé par les Surréalistes dans les années 1920 ! ne pus-je m’empêcher de l’interrompre.

- Je ne sais à quel exquis cadavre tu fais allusion, reprit Nerval. Je n’en ai personnellement croisé que de convulsés et de putrides, alors que j’explorais de façon volontaire et systématique les mondes imaginaires de l’état paradoxal, ainsi que les phénomènes hallucinatoires des paradis artificiels ; c’est d’ailleurs lors de ces nombreux voyages d’investigation que j’ai - deux fois vainqueur - traversé l’Archéon, à la recherche d’Aurélia !… Mais, quoi qu’il en soit, il est vrai que Théo et moi-même avions atteint une telle communion d’esprit que nos écritures en étaient devenues indissociables ; bien malin celui qui, à la lecture de nos œuvres poétiques et littéraires du moment, aurait pu prétendre pouvoir discerner qui de nous deux avait réellement écrit quoi ! Et si, effectivement, à cette époque, j’eus la compassion de signer de mon vrai nom - sur l’insistance de Théo - le contrat d’édition de ce roman que nous avions projeté d’écrire ensemble et qui ne vit d’ailleurs jamais le jour… mes convictions personnelles me poussaient d’avantage à n’écrire mes textes que sous des initiales farfelues et des patronymes imaginaires tels que Fritz ou encore Aloesius Block ; je choisissais, de plus, selon mon humeur les revues les moins connues pour être publié ; j’aimais assez cette idée - à laquelle les peintres de la Renaissance étaient encore attachés - selon laquelle le créateur doit toujours s’effacer devant son œuvre, ou plus exactement, devrai-je dire, devant l'oeuvre de son Créateur ; d’ailleurs, n’était-ce pas bien pour cette divine et subtile raison qu’ils ne signaient jamais leurs tableaux ?... Ce n’est que bien plus tard - las de toujours me cacher derrière de nouveaux pseudonymes qui ne trompaient plus personne - que je me décidai à prendre ce nom de Nerval ; la transformation de mon patronyme Labrunie en celui de Nerval n’avait, pour moi, rien à voir avec une quelconque manifestation de coquetterie ; c’était en soi, bien au contraire, l’amorce d’une aventure intérieure, d’un authentique retour aux sources… un hommage à la terre du Valois dont j’avais hérité de ma mère : le Clos Nerval !... Par cet acte de reconnaissance et d’allégeance au Campo santo familial du Pays perdu, je signai mon attachement - que dis-je ?... mon enracinement ! - à la terre de mes ancêtres maternels. »

Profitant de cet instant de communion - magique et intemporel - propice aux confidences intimes, qui réunit ceux que la Vie a précipité ensemble au pied du mur, je me hasardai encore à lui poser cette autre question, qui me brûlait les lèvres depuis trop longtemps :

- « Ne crois surtout pas à ce qui pourrait apparaître comme une grossière incursion psychanalytique de ma part dans ton oeuvre littéraire… mais qu’entends-tu exactement lorsque tu affirmes avoir exploré de façon volontaire et systématique les mondes imaginaires et les phénomènes hallucinatoires ? S’agissait-il bien pour toi d’une démarche empirique… et non pas des divagations d’un esprit sous le joug de la folie, comme certains de tes contemporains ont pu l’affirmer, et comme certains biographes aveugles de la postérité se sont ensuite attachés à le faire croire ?

- Psychanalytique ?... Voilà un terme nouveau qu’il me faut absolument conserver en mémoire, marmonna Nerval. »

Dans le même temps, il avait tiré de son paletot un petit cahier de papier cousu ; en à peine plus de temps qu’il n’en faut pour le dire, il y griffonna quelques signes compréhensibles de lui seul ; puis l’ayant refermé et ré-enfoui au plus profond de ses poches, il reprit sa course de plus belle.

- « J’avais un instant imaginé lors de mon existence sur Terre, s’exprima-t’il à présent de façon plus intelligible, pouvoir écrire, tout en marchant, sur une immense bandelette de papier se repliant derrière moi au fur et à mesure de mes déplacements - et sur laquelle j’aurais pu consigner toutes les idées qui me seraient venues en route - de façon à ne former au bout du chemin qu’un seul et unique volume, d’une seule et unique ligne ; et voilà que ce rêve chimérique est moins probable encore en ces lieux, au risque de voir cette bandelette imaginaire se consumer instantanément derrière moi à la chaleur des flammes qui nous entourent !... Mais, en fait de Psyché… j’étais bel et bien un adepte de la métempsychose : je croyais à la transmigration de l’âme… en d’autres termes, j’étais convaincu du voyage possible de l’âme entre la vie réelle et l’au-delà !… J’ai été élevé dans le Valois - non loin d’Ermenonville - à Mortefontaine, pays de mes ancêtres maternels ; c’est ici, chez mon Oncle Antoine Boucher, que j’ai grandi dans le culte de l’Antiquité grecque et que j’ai été initié aux Mystères d’Eleusis. Il avait chez lui toute une collection de statuettes représentant quelques unes des plus célèbres divinités de l’Olympe… et leurs ombres, projetées sur les murs par la lumière des flammes de la cheminée, nous faisaient revivre les épisodes les plus fameux de la Mythologie durant les longues soirées d’hiver. J’ai appris à lire dans les ouvrages de Pythagore et dans les vieux grimoires de Nicolas Flamel, de Pic de la Mirandole - et de bien d’autres alchimistes encore - dont regorgeait la bibliothèque de mon oncle maternel. J’ai été, de la sorte, très jeune, imprégné de tous ces livres qui sentaient encore à cette époque l’odeur du soufre ; mais ce sont les récits des mondes surnaturels de toute la cohorte des illuminés du dix-huitième siècle - et si je ne devais en citer qu’un seul : les Memorabilia de Swedenborg - qui me fascinèrent au-delà de toute mesure. C’est ainsi que je dévorai, des jours et des nuits durant, les œuvres complètes d’Hölderlin, de Novalis… ou encore d’Hoffmann, dont le Chat Murr devait se révéler être, pour moi, plus qu’un simple livre de chevet ; il traça en effet ma route et ma destinée sentimentale selon cet unique et même credo : L’existence véritable n’est pas ce que nous voyons !… Toute ma vie je fus amoureux ; mais, de toutes celles qui me firent rêver, une seule avait la fraîcheur et le parfum des roses d’Ophélie : Jenny… ma reine de Saba ! Pour elle - et rien que pour elle ! - je créai la revue du Monde dramatique, qui devait hélas vivre ce que vivent les roses : l’espace d’un matin… et des quatre premiers numéros !...

- Faillite qui te cribla de dettes à vie, ne pus-je m’empêcher de l’interrompre du ton le plus compatissant que je pus trouver, te condamnant du même coup - pour y faire face - à la meule des feuilletons, au détriment de ta carrière poétique et littéraire !

- Certes, reprit Nerval, mais je ne regrette rien : nulle fragrance n’eut jamais plus de prix à mes yeux que l’odor di femina, et Jenny incarnait mieux que toute autre mon rêve idéal et divin ; à travers elle, j’allais suivre la destinée qui m’était déjà tracée : celle de ce bohème éperdument amoureux d’une inaccessible cantatrice, qu’Hoffmann avait mis en scène de façon quasi auto-biographique dans le Chat Murr !… Econduit pour avoir - par fougue plus que par maladresse - renversé et brisé en mille morceaux un cabaret de Sèvres qu’elle conservait telle une relique !… Amant malheureux, sans espoir d’indulgence aucune !... je décidai dès cet instant d’explorer d’autres mondes à la recherche de son double positif, dans l’indicible espoir d’obtenir dans l’au-delà le pardon et la grâce de son autre bienveillant.

- L’homme est le rêve d’une ombre, disait Pindare, ne pus-je m’empêcher d’intervenir à ce moment de la confession de Nerval. C’est ainsi que tu décidas de relever cet audacieux défi digne d’Orphée, de Virgile ou de Faust : forcer les portes du rêve… entreprise, qui n’est du reste pas moins téméraire que de prendre le Ciel d’assaut, comme l’on fait tous les prométhéens !

- Toi-même, tu l’as dis, acquiesça mon guide, je sus, à cet instant précis, que s’offrait enfin à moi cette étourdissante perspective que Dante Alighieri, dès sa prime jeunesse, initia sous l’enseigne de la Vita Nuovale rêve est une seconde vie : tel fut donc désormais mon nouveau leitmotiv !... Je ne demandais pas à Dieu de rien changer aux événementsmais de me changer relativement aux choses, de me laisser le pouvoir de créer autour de moi un univers qui m’appartienne, de diriger mon rêve éternel au lieu de le subir ! Ici commença pour moi ce que j’appelai l’épanchement du songe dans la vie réelle.

- On ne peut effectivement s’empêcher de souligner, intervins-je, les profondes similitudes qu’il y a entre le monde de l’enfance… celui du rêve… celui de la drogue… celui de la schizophrénie… et l’univers fantastique : toutes ces expériences des limites qui inspirèrent également André Breton dans la rédaction de son Manifeste du Surréalisme de 1924.

- Surréalisme ?... releva cette fois Nerval. Il me semble que ce n’est pas la première fois que tu emploies devant moi ce terme que je n’ai jamais compté dans mon vocabulaire ; j’avais - dans le même ordre d’idée et suivant la même étymologie - proposé celui de supernaturalisme pour qualifier l’hypothèse que nous avions admise à cette époque, selon laquelle l’imagination humaine n’a jamais rien inventé qui ne soit vrai dans ce monde ou dans les autres : Tout vit, tout agit, tout se correspond !... Et c’est ainsi, que je m’encourageai à cette audacieuse tentative : j’avais résolu de fixer le rêve et d’en connaître le secret ; j’employai dès lors toutes les forces de ma volonté pour pénétrer encore le mystère dont j’avais levé quelques voiles : le sommeil occupe le tiers de notre vieaprès un engourdissement de quelques minutes une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mortle rêve se jouait néanmoins parfois de mes efforts et n’amenait que des figures grimaçantes et fugitives… mais, avec cette idée que je m’étais faite du rêve comme ouvrant à l’homme une communication avec le monde des esprits : j’espérais, j’espérais encore… il fallait que je sache s’il n’existait pas un lien entre ces deux existences et s’il n’était pas possible à l’âme de le nouer à présent ?... Je devins ainsi un véritable guerrier du rêve !

- Poète, mon guide, repris-je l’esprit quelque peu troublé par ce long monologue, crois-tu vraiment que j’aie encore suffisamment de ressource et d’énergie pour entreprendre ce long voyage auquel tu m’invites ? Je ne suis ni Orphée, ni Enée, ni Paul, ni même Virgile qui fit pour Dante ce que tu t’apprêtes, à ton tour, à faire pour moi. Je ne pense pas être plus digne que quiconque de mériter un tel honneur ; mais toi… toi qui fus initié parmi les grands initiés, je t’en supplie : donne-moi rien qu’une seule et bonne raison de te suivre dans cette entreprise insensée, et je cesserai définitivement de t’accabler de mes doutes ! »

A ce point de l’histoire, je m’étais arrêté au milieu du chemin qui sillonnait cette funeste montagne, bien décidé cette fois à faire volte-face, et à quitter cette aventure décidément trop dangereuse à mes yeux… sauf à ce que mon guide me révélât enfin quelque raison d’ordre supérieur sans appel !

 

 

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Texte de Xavier de Harlay & Illustration d'Antoine de Saint-Exupéry

 

 

 

 

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