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23 septembre 2006
LE VER EST DANS LE FRUIT (1)
CHAPITRE PREMIER
On déboulait par le nord, dans un goulet d’étranglement. L’odeur des embruns pénétrait l’habitacle mal isolé de la voiture... L’horizon tendu et la pluie épaisse fondaient sur nous en géants de gouttelettes qui s’écrasaient sur le pare brise embué de l’automobile...
Il n’existait qu’une seule issue possible à ce retranchement, le pont de l’Iroise, les douanes illuminées de l’autre rive, la rive des bars, de la frénésie, du sexe offert et des flonflons. Dans l’espace, au dessus des hauts-bancs, soutenant la structure imposante du pont, un arc-en-ciel donnait l’impression d’un pont sur le pont. Le vent soufflait fort dans les cordes de cette harpe géante. Il sifflait un air mélancolique. Je me souviens d’avoir ressenti déjà, plus au nord vers les abers, la mélancolie de cette mélodie. A toute berzingue, la voiture grise, une 2CV Citroën, s’engageait dans Brest. Julie était très jolie et d’habitude chaque dimanche, c’est moi qui l’emmenais aux études. Il était dangereux, vraiment, de conduire en sa présence. Elle était assise à ma droite, absorbant une partie vitale de ma concentration. Sur les sièges arrières, ses bagages et nos sacs alourdissaient la carcasse de ma diligence ailée.
Moi j’étais grand, élancé certes, mais maigre comme le cou d’un vautour, les épaules légèrement voûtées ; mes genoux se frottaient au volant. Mon visage était anguleux ; ma peau recouvrait mes os pointus à la manière dégoûtante du drap d’hôpital qui enveloppait la dépouille filiforme de ma tante Léontine, après qu’elle mourût dépecée, d’un cancer du colon.
J’étais assez laid, voilà. Surtout, j’étais dépourvu de grâce apparente. Je travaillais des mimiques aussi, des façons de lui témoigner ma prétendue profondeur d’âme à Julie, en perdant mon regard comme ça, en simulacres, largué dans le vide intérieur. J’améliorai ainsi l’allure déglinguée de mon apparence, l’irrégularité flagrante de ma gueule asymétrique, une tronche mal famée, qui penchait plus du côté gauche...
De surcroît, j’étais fringué comme un as de pic, arborant des fripes déformées que mes cousins plus âgés avaient usés avant moi. J’étais pourvu d’un nez de juif envahissant, j’avais des yeux d’hindou aux expressions perfides, légèrement bridés, des yeux de biche ou encore en amande si on veut, et une allure trapézoïdale d’Egyptien… Bref, il y avait des courants, des contre courants, des sangs et des influences contradictoires, insondables, qui rancissaient en moi, ou alors, dans le meilleur des cas, qui bruissaient parfois comme la vie un peu, mais sans jaillir jamais, pareil à un bouillon effervescent de cultures dissoutes.
Enfin… la couleur de ma peau. Elle était argileuse… J’étais basané, voilà. Partout, j’étais l’étranger, un étranger en quête, comme si ce nomadisme originel, eût été un attribut inaliénable de mon identité.
Mon nez de juif me causait les pires ennuis… J’étais piégé, comme le père des avions Dassault jadis, qui changea de nom après la seconde guerre mondiale, mais dont toute la judaïté se raffermît par le blaire busqué de sa progéniture ! Les juifs eux, ils sont étonnants. Ils ont les organes sensoriels qui ressortent du visage ! Les paupières grandes ouvertes sur deux billes noires ! Le nez ! La bouche ! Ils s’extirpent d’eux-mêmes en chair et en os, hors de toutes les orbites, de chaque orifice ! Le temps qui accouche de la chair de l’homme c’est eux… L’Histoire en sa dramaturgie, en son mucus ! La punition des âges ! L’ironie du sort ! Le sortilège !
Je me le serai bien raboté encore, et vite, mon blaire busqué, à la varlope, pour vivre dans l’anonymat, en paix, pour vivre bien en France…
Je l’observais, je le devinais surtout. Certains concitoyens m’auraient bien gravé au fer rouge une croix gammée sur la peau du front…
Mes parents pourtant, étaient bretons nés en Bretagne, et moi, j’étais judéo-chrétien comme on dit, du moins me définissais-je comme tel alors…
Je lui plaisais à Julie malgré tout. Au cœur du mystère de mes contradictions, j’espérais fort qu’elle trouvât une solution arithmétique, claire et nette à l’équation elle même irrésolue, insoluble sans doute, de sa vie sentimentale, c’est-à-dire, des désordres émotifs trop nombreux qui l’accablaient.
C’était bien là mon erreur la plus vulgaire. Mon mystère je le chérissais moi aussi, je n’en sortais pas, je l’enveloppais d’attentions et lui, il me faisait foisonner d’interrogations dérisoires. Personne ne pouvait l’approcher mon mystère, ni en percer l’enveloppe capitonnée… Les points d’interrogation de mes proches frappaient ma carlingue. Ils se muaient alors, faute de mieux, en jugements hâtifs et réclusionnaires à mon sujet…
Nous nous ressemblions Julie et moi, clôturés dans une solitude de la même nature. Il apparaissait qu’ensemble nous eussions pu expulser les inconnues fantomatiques qui grignotaient nos êtres, en les désignant, en les incarcérant pour de bon, nous eussions pu nous trouver l’un l’autre, abolir nos " x ", isoler nos " y ".
Je rêvais donc au bonheur supposé de vivre à deux. Je décidai d’accaparer son temps à Julie, d’imbiber maladroitement son existence. Je rêvais d’une aventure à nous deux, à nous seuls. On commença un idylle tout feu tout flamme qui pourtant nous mura dans un profond désespoir avec le temps, dans une routine exaspérante, hors de laquelle Julie fut la première à vouloir s’extraire dans le secret le plus instruit.
Cela dit, au fur et à mesure que l’échec s’affermissait et m’enfonçait, je continuai de chercher à grappiller des jours, des mois, pourquoi pas même des années de partage auprès d’elle, cette belle peste, en ayant bien conscience, jour après jour, de mes limites qui affleuraient et puis aussi des siennes…
Nous étions vierges en matière de souffrances amoureuses et libidinales et par conséquent nous étions insouciants à l’aube de notre relation. Peu à peu les ombres de la vie jetèrent les froids d’hivers austères sur notre quotidien… Brest se chargea de saupoudrer chaque jour de grisaille, de pluie, et d'inquiétude… A vingt ans, la jeunesse est un clair de lune, qui se prend pour la lumière du Soleil. Elle n’a pas tort d’être arrogante et prétentieuse. Mais il y a le temps et puis les autres qui sont dedans, pour éteindre tout, pour gâcher tout avec témérité.
On y est. Voir Brest, le vivre après, le vivre surtout, c’est déjà rêver d’ailleurs.
Texte de Frédéric Mazé & Illustration de Patrick L'Hermite
23:55 Publié dans LE VER | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : ver, fruit, roman, Frédéric Mazé, illustration, Patrick L'Hermite


















Commentaires
Bonjour,
Je trouve tout simplement le texte magnifique. Merci pour votre site et pour la qualité de ce début de roman je suppose.
Ecrit par : Isidore | 27 février 2007
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