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23 septembre 2006

LE VER EST DANS LE FRUIT (2)

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CHAPITRE DEUXIEME

 

   Je vais vous raconter nos vies, tout vous révéler de nos formidables aspirations, mettre à nu nos projets floués, ressortir les cartons du grenier de l’intime, ce vieux passé moisi…

   J’ai rencontré Julie la première fois tandis que je vadrouillais tout seul dans la ville grise. Elle était assise, les jambes entrecroisées, l’allure solennelle, devant les marches d’un drôle de palais. Elle faisait mine de penser. Cette posture bonifiait son image. La terrasse Coca Cola de ce bar à la mode était parsemée de parasols aussi incongru à ce commerce florissant qu’un champ de coquelicots à Gaza. Ce joli bazar organisé, en bas de Siam à Brest à la façade de bois bleue marine, était tatoué du nom de « Thalassa ».

   Julie trônait là, son être noyé  de certitudes. Elle était plongée dans une ambiance musicale survoltée à laquelle elle adhérait en branlant ses membres et sa tête machinalement. Cette ambiance provenait de l’intérieur du bar où s’entassaient des garçons de café sveltes, cheveux gominés, se prenant pour des apollons. En quelque sorte, ils baignaient un peu dans leur liquide intérieur… Les bits progressifs flanquaient leurs coups de marteau et d’enclume sur des nappes de musique synthétique propageant des secondes blafardes de temps morts au cours desquelles rien d’extraordinairement humain n’avait lieu. A partir de 22h00 environ, les gens commençaient à se lécher les lèvres gorgées d’alcool ou de jus de fruits sucrés et puis ils s’embrassaient goulûment avec la langue en se disant « je t’aime » sans trop y croire. Il y avait les hétéros devant, et une demi-douzaine de frotteuses au fond, qui excitaient à coups de bouche suggestifs les gars de la marine nationale et de la marine marchande que la libido faisait souvent sombrer dans les balourdises égotiques… 

  Cet après-midi rayonnait de projets multiples. Julie observait assise là, ce monde abrutissant d’indices morphologiques et vestimentaires bourgeois, de minuscules détails comportementaux en feignant la distance ; elle disséquait le flux et le reflux des hommes pressés qui grouillaient dans la rue. Julie s’estimait différente d’eux évidemment, native d’une race distincte d’individus, une engeance noble, étant d’origine juive, le fruit d’une race en voie d’extinction, qui caracolait au dessus du lot, qui s’isolait de ces préoccupations minables liées au temps, qui prenait toute distance vis-à-vis de ces existences trop convenablement réglées.

   Elle observait les femmes surtout… En son tribunal infernal, elles étaient condamnées à trotter sans jugeote, avec des sacs bourrés de fringues neuves à la main, rejoignant un rendez-vous absurde de copines mal baisées aussi sottes les unes que les autres. Elles avaleraient une pâtisserie à la crème ou une glace toute molle comme un phallus quinquagénaire. Leur conversation futile se terminerait par un « tchao » conformiste, ponctué de quatre bises baveuses, un « à plus » à peine audible au milieu de ce poulailler circonstanciel, où leurs gorges déployées pousseraient des brefs gloussements d’adieux hystériques, des petits cris œsophagiens, des rires forts enfin, la bouche en croissant de Lune, truffée de jouissances magnanimes, comme les follicules pileux. Tout cela, elle le savait d’avance. Voilà tout.

   Au milieu de ces gens coupables, j’étais bien l’un des seuls démunis, marchant lentement, sans destination précise. Je n’avais pas un rond en poche, à peine de quoi m’offrir un Pago fraise, et deux cafés verre d’eau. Mon froc était dégueulasse, mes fringues négligées. Je camouflais la braguette cassée de mon pantalon tergal par un vieux pull-over long et déformé, un Celio gris, percé sous les aisselles. Il me servait de cache-sexe si on veut. Je le tirai fort, à chaque instant, et c’était devenu un tic, une sale manie qui agaçait ma mère…

   Je la vis tel quelle, la Julie. Quelle beauté alors ! Elle siégeait en face de la foule ! Ah oui ! J’en restai coi d’étonnement même, à cause de sa frimousse dardée de ses airs coquins.

   Je pensai… Sa plastique est sûrement un obstacle à l’exploration et à la divulgation progressive de son intelligence. On aurait dit d’ailleurs, avec l’habitude et la résignation, qu’elle s’était réduite d’elle-même à la formidable crédibilité de ses attributs physiques...

   Julie était blonde, Julie était rousse aussi, comme le chatoiement des soleils froids du nord expirant en nappes de lumières fines et rosées sur les frondaisons nues. Ses lèvres étaient pulpeuses, ourlées. Elles étaient faites pour les baisers généreux, pour les jeux de bouche et les serments coquins. Ses attitudes, ses gestes délicats orchestraient les gammes d’une intelligence relative. Relative mais certaine.

   Julie était grande aussi, elle était élancée. Son nez était long, un nez fin, aquilin. J’accordai la plus grande importance aux nez. C’est l’une des projections de l’être…

   La couleur de ses yeux était intense et hypnotisait son auditorat. Ses iris étaient bleus piscine... L’idée de l’embrasser par surprise me parcourut l’esprit mais je manquais de courage. J’étais dépourvu d’audace. Quand vous l’étreigniez, c'est le ciel tout entier qui vous ouvrait sa bouche. Enfin, c’est ce que j’imaginais à ce moment là... Parallèlement, Julie symbolisait pour moi tous les périls du monde. J’y contemplais déjà ma perte, la révélation progressive de mes défaillances, l’inventaire acharné de mes manquements. Je voulus pourtant en savoir davantage sur elle et moi.

   Elle me regarda hâtivement, entre deux airs hautains. Je la fixai. Je l’abordai en prétextant vouloir admirer la photo de Yann Arthus-Bertrand, qu’elle avait collée sur un agenda à l’effigie de la Caisse d’Epargne. L’agenda était posé devant elle, négligemment. A la réalité, cette photo me laissait de marbre…

   Elle saisit une cigarette dans son paquet de Marlboro light, des américaines aux filtres blancs, cigarettes de contrebande qu’elle dégotait auprès des frères Bouillon pour 2,50€ le paquet.

   Sa main fine, ses  doigts frêles comme des pattes de phasme trouvèrent alors une contenance, la maîtrise d’un feu, le délayage d’un temps mort bien à elle. Sur le paquet, il y avait une inscription bizarre en lettres obèses et noires : « Smoke kills »... Je lui en taxai une... Je lui proposai un café chaud qu’elle refusa net... Je désirai lui parler juste, nous extraire de son mutisme pesant, débusquer des mots à elle, de sa bouche, entendre son timbre de voix…

   Je baissai les yeux à force… Je regardai les réseaux de ses veines métacarpiennes, mauves et bleues dessinées sous la peau de ses mains, entrelacées comme les fils tendus d’une toile d’araignée. Sa peau était diaphane et lisse. La vie claustrée dans ce corps fragile, vulnérable, giclait en saccades à peine visibles à l’intérieur. Julie m’intriguait parce qu’à son contact, une sorte d’immobilisme extérieur et de supériorité nonchalante, insupportables à mon goût, m’imposèrent l’idée de la mort et du désœuvrement. Elle appartenait à la jeunesse inutile et servile de son siècle, la génération dite sacrifiée… Cette idée m’encouragea dans une curiosité aiguë à son égard. Dès notre première rencontre je ne vis que les affirmations physiques de la vie en elle et ses turbulences manifestes.

   Je percevais en effet les contractions et les relâchements de son pouls, qui cognait nerveusement au niveau de son cou, tout au long de l’œsophage... La vie cognait plus fort encore du côté de sa poitrine, à la hauteur de son sein gauche qui prenait les  secousses. Elle s’en donnait à cœur joie… Son chemisier serré empochait les coups francs de son muscle cardiaque, comme s’il eût voulu forcer une porte, sortir de ses gonds, comme s’il eût voulu cavaler comme un môme et se nicher dans la paume de ma main. Moi, je voulais bien le secourir dans son plan d’évasion… J’étais aux aguets, j’attendais un signe, j’étais fervent comme une bigote à l’affût d’une faveur…

  Mes yeux sondèrent discrètement la longueur de ses guiboles étendues sous la table en formica. Son Levis était déchiré au niveau des cuisses. On y voyait sa chair rose et appétissante. Elle me dévisagea aussi et réprouva mon expertise. J’en fus gêné à peine. Elle suggéra la direction de mon regard vers ses seins ronds débordants d’envies, comme deux bols de lait tièdes. Je me laissais emmener. J’essayais d’envisager leur nudité, leur galbe. Je scotchais rigoureusement sur son corsage pigeonnant. Je voulais sucer ses gros mamelons du bout des lèvres, de ma langue, les laper. Je bus une gorgée de café brûlant… Je remontai, sa bouche sensuelle, ses yeux maquillés, les miens qui brillaient dedans. Ses cheveux parfumés m’enivraient.

   Confronté au silence mastodonte de cette fille, je sortis une vieille édition de mon cartable en cuir noir avec l’idée de l’impressionner, d’attirer son attention. J’ouvris alors avec une curiosité feinte, L'ordinaire mésaventure d'Archibald Rapoport, de Pierre Goldman que j’avais déjà lu au moins trois fois. Je fis mine de songer… Elle me troublait trop. J'étais inhibé. Elle fit un mouvement de bouche sensuel dans ma direction. Elle inhalait sa fumée blanche et elle ressortait de sa bouche en formant de petits cercles. A cet instant, elle se confondit en mon imaginaire avec Staline, mon petit poisson rouge, lorsqu’il gobait goulûment ses paillettes Friskies multicolores qui chlinguaient la viande pourrie. J’avais gagné Staline à la kermesse de l’école communale Jean Macé, un repaire de gauchistes moites, mal rasés et disons-le : une meute de laïcards dogmatiques, poisseux ; un dimanche de solitude et d’ennui interminables. J’avais tiré au hasard dans une bonbonnière gigantesque, un minuscule ticket rouge enrubanné de bleu, sur lequel était inscrit : « gagné ».

   Staline ?

   Je l'appelai ainsi pour punir post-mortem ce tyran de réclusion criminelle à perpétuité, car je ne sache pas qu'il écopât une peine digne de ses ignobles crimes. Mon Tribunal pénal international siégeait chaque jour dans cet aquarium sans artifice ni végétation, agrémenté de minuscules cailloux jaunes, rouges, verts et bleus. Cinq litres de justice pure, de vérité transparente, de glasnost, dans lesquelles des doses infinitésimales de nitrate breton et de calcaires invisibles se chargeaient de l’accomplissement du forfait. Il n’y avait pas suffisamment de poison pour qu’il mourût ; assez en revanche, pour qu'il ne se sentît plus au mieux de son existence stupide et même à terme qu’elle cessât.

   Julie émit un son pensif, un oh captivant, une voix fluette, comme un sifflet de mésange, d’une tonalité presque liquide, qui sortirent soudainement de sa bouche. J'écoutai avec délectation. Elle dit :

   - «  Je peux regarder, ça m'intrigue depuis tout à l’heure ? »

   Enfin ! J'étais interloqué au fond, qu'une fille aussi pulpeuse, aussi charnue qu’elle, au débit de qui l’image de blondasse dépressive stigmatisait une personnalité quasiment statuaire, s'intéressât tout de même aux choses de la littérature. Tellement heureux, j’étais excité par cette alliance inespérée et germinale. Je répondis oui avec enthousiasme.

   Ma surprise fut grande. Et cette familiarité inespérée avorta. Elle s'empara non pas du livre de Goldman, mais de la petite bouteille de jus de fruit Pago, qui jouxtait mon verre à moitié vide sur les parois duquel quelques grains de jus de fraise suintaient de couleurs ardentes et pigmentaient l’éclat du récipient vrillé. Elle la regarda avidement. Elle décrypta la petite bouteille, écarquillant les yeux comme ça, recensant comme les détails subtils d’une sculpture. Ses grands airs présomptueux  trahirent une innocence ahurissante. J'attendais ses mots, la pulpe spiritueuse de ses analyses. J'étais perclus. Elle dit alors avec assurance :

   - «  Je ne savais pas que le goût fraise existait. Marcello mon bébé ! un Pago fraise et un verre d’eau ! »...

   Elle m’accorda la grâce d’une conversation pour finir… Nous discutâmes de tout et de rien, des études en droit que nous avions entamé tous les deux, de la pluie à Brest, de l’avenir démantibulé, sans rêves, de la vie en son exercice le plus banal, le plus vilement quotidien, le plus mou…

   Au terme de nos échanges, elle sortit un téléphone portable de sa poche, un minuscule nokia enveloppé d’un boîtier rose bonbon... Elle tapa avec dextérité Abel, mon prénom. Elle me demanda mon numéro perso. Mon forfait Orange était coupé un mois sur deux... Je lui donnai quand même… Elle valida mes coordonnées en pressant un petit bouton vert qui déclencha un bip, bip... Une mention surprise s’afficha :

   - « Effacer Abel ? »

   Je compris sa gêne...

   Elle se mit alors à rougir de honte. Je notai son embarras. Elle tapa non. Elle me jeta un regard biaisé que je m’efforçai de ne pas relever pour ne pas la froisser. Nous sommes deux Abel en lisse, pensai-je.

   J’étais Abel 2, dans un répertoire où semblait-il, les mecs parqués de A jusqu’à Z se fréquentaient et se bousculaient sans savoir. Ils devaient tous être aux aguets me dis-je... Je lui demandai une adresse e-mail pour lui écrire et polluer en hâte, sa boîte mail de messages marrants, de blagues à deux balles dénichées sur des sites amusants. Elle me la griffonna sur un morceau de facture wanadoo, un rappel rouge, qui traînait au fond de son sac bordélique : lorette2@wanadoo.fr Tout en minuscule m’indiqua-t-elle... Je m’en doutais un peu, pour les minuscules…

   Je lui demandai encore : « Mais pourquoi Lorette ? » « Parce que ma grand-mère s’appelle Lorette. Elle était résistante. Je l’admire, c’est tout », me répondit-elle. Je me levai. J’avançai vers le Pont  de Recouvrance. Elle me suivit, en irradiant de son aura l’air ambiant, comme un poison dans l’eau…

  Le ciel virait au gris plomb. Nous partîmes ensemble. La pluie se mit à tomber comme d'habitude, en gouttes lourdes et froides. Alors, la rue se mit à briller. Elle ressemblait à la peau des mulâtres, à ses reflets humides quand elle est recouverte d’une couche de sébum.

 

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Texte de Frédéric Mazé & Illustration de Patrick L'Hermite

 

 

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Ecrit par : alm | 27 février 2007

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