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23 septembre 2006
LE VER EST DANS LE FRUIT (5)
CHAPITRE CINQUIEME
Ils s’étaient mis à grognasser ces marchands avides et avares ne comprenant pas toujours - ou ne voulant pas comprendre - les causes de ces douloureuses mutations. Ils faisaient la gueule en amassant les sous... Ils vendaient mal, depuis plusieurs années. Ils vendaient peu et mal. Ils finissaient le mois au noir, pour s’acquitter des traites personnelles, qui s’entassaient dans les tiroirs du bureau, au fond, dans la pénombre naufrageuse des arrières boutiques...
Le magasin de parapluies lui, il turbinait à fond les manettes. On exhortait les étés maussades par là-bas. On s’en plaignait un peu, bien sûr, histoire de fraterniser avec des touristes stupides, qui avaient l’air étonnés de la pluie, de son obstination à nous tomber dessus. On invoquait jour après jour la litanie des matins pluvieux... Et alors, la première strate atmosphérique pullulait de pépins que les nues froides et humides recrachaient sur nous !
On en fourguait du riflard en bas de Siam, du riflard à tour de bras, par dizaine de cents à la semaine. Le bout des baleines pointues des rombières volubiles, grassouillettes, courtes sur pattes et aux jarrets bien gras, lançant des rumeurs d’escroqueries et de coucheries horribles entre notables, nous picotaient d'agitation le bas des épaules, l’échine et attisaient notre curiosité provinciale. A la hauteur de leurs crânes cabossés, des arcs-boutants couverts d’un dôme de nylon enveloppaient les conciliabules névrotiques au cours desquels le maire de la ville dépucelait des lycéennes de Charles de Foucault ou le curé de la paroisse détournait l’argent des deniers du culte au profit de la secte Moon. Les vieux escogriffes se faisaient un bouche à oreille échevelé en formant des rigodons d’ombrelles tournoyant sur la plèbe. Les pépins bariolés et leurs baleines tendues, l’attirail conique tout entier, brandis comme une arme à feu sous une pluie battante de révélations et d’extravagances, approvisionnaient les fastes impétueux du bal des balivernes…
Il fallait bien colporter des choses qui font scandale !...
Pendant ce temps, sans discontinuer, le ciel chialait, il chialait toujours, tout le temps, c’est vrai, à Brest... On ne peut pas nier l’étendue de son chagrin, mais on ne peut pas la sonder non plus… Il avait du vague à l'âme, cet infini merdier.
Pour moi, un ciel qui pleurnichait comme ça, c’était mignon tout plein, comme un chagrin d’enfant.
Mais la nuit les histoires étaient différentes ! La rue de Siam la nuit, elle fricotait tout feux tout flamme. Les guirlandes palpitaient dans Siam et elles s’emboîtaient dans Jaurès comme une prise électrique, et des altitudes de Strasbourg jusqu'aux fosses profondes des ports de guerre et de commerce, la chance montait et descendait les rues pour survivre.
Entre les deux rues, la Place de la Liberté incarcérait un espace urbain destiné aux flâneries et aux promenades la nuit et le jour. Cet espace était borné brutalement par deux arêtes commerçantes dont la configuration et l’architecture aux formes strictes et symétriques étaient inspirées des USA. L'hôtel de ville aussi était rectangulaire, mordant les pavés de la place où de petites pissettes mauves lançaient leurs jets ornementaux et où quelques passants rétrécis par le froid et la pluie avançaient comme des dunes de sable sous le vent.
Dans le prolongement de l’hôtel de ville et des pissettes mauves, des pavés gris foncés fabriquaient méticuleusement l’étendue d’un désert opaque, accablant et glacial à la surface duquel la végétation était rare et malingre. Des kilomètres de rues s'enfouissaient dans la ville. A perte de vue, Brest avait les pieds dans l'eau et s'engouffrait dans l'Atlantique qui engloutissait la vie, la fièvre vitale de son agitation. Tout était droit, comme tracé à la règle, avec une multitude de perpendiculaires et de parallèles, qui dégageaient des croix en bitume, horizontales, gigantesques, sur lesquelles de petits christs grisâtres cheminaient entièrement happés par le chagrin perpétuel et angoissant de cet urbanisme tombal.
Il fallait voir ça.
Brest, depuis la seconde guerre mondiale s’était recouverte d’une croûte de béton et de bitume... En pénétrant le port pourtant, c’est l’éclairage public qui tarissait la profondeur des nuits… On découvrait la ville neuve qui trônait nettement au-dessus de la mer, la ville ni assise ni debout, accroupie sous les vents, scintillant de feux et de reflets perçants, qui palpitaient dans les vapeurs épaisses ou qui rodaient sur les faubourgs. La nuit, elle suintait d’alcools, d’eau et de couleurs sombres et rouges.
Brest vue du ciel, ça devait être comme un mélanome.
FIN de la première partie
Texte de Frédéric Mazé & Illustration de Patrick L'Hermite
23:35 Publié dans LE VER | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ver, fruit, roman, frédéric mazé, illustration, patrick l'hermite



















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