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23 septembre 2006

LE VER EST DANS LE FRUIT (3)

   

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CHAPITRE TROISIEME  

 

   L'extrémité de la péninsule bretonne était un sexe masculin en érection... Cette Bretagne virile et phallique était un instrument essentiel du corpus français. Au bout de Siam, le paysage était gris et lumineux dans le fond. Chaque jour, tout était gris en surface et dans les profondeurs. Le ciel et le sol se confondaient dans une bouillie grisâtre... 

   Cette rue rectiligne recrachait ses rigoles d’eaux de pluie salées vers les bas de la ville, et raclait les ordures de l’Automne dans des ruisseaux de fortune qui déchargeaient leurs déchets et pourritures aux confins des rivages. 

   Les gens allaient nus sous les trombes d’eaux, le crâne hirsute, la glabelle froncée. L’eau de pluie transperçait leurs couches de vêtements épais. Ils étaient trempés à toute heure ces gens-là, arrosés terribles, rincés... Comme des nouveau-nés, ils vivaient là, imperméables au temps, génération après génération sans se lasser de l’eau. Cette ville était un bain froid. Elle accouchait en continu ; comme une morte qui accouche d’un avorton… Elle perdait ses eaux placentaires qui s'écoulaient par les extrémités de son bas-ventre. Elle se libérait continument d'une nuit mystique et originelle. Et puis, la lumière, la chaleur qu’elle irrigue, de quelque nature qu’elles fussent à Brest, représentaient un eldorado, une fin en soi... 

   Et d’ailleurs nous marchions vers des points lumineux nous autres, toujours plus lointains au fur et à mesure des années qui nous agrippaient, vers une sorte d’agonie plane, que symbolisaient les grandes plaines orientales, d’où elle semblait sourdre à l’horizon. Nous en cherchions la source intérieure, en marche vers l'orient de notre imaginaire, qui demeurait à l’origine de tout. En quête d’absolu, nous errions, en direction de cette lumière chaude toujours inaccessible et toujours éclatante de beauté. Plus nous cheminions dans nos rêves et plus les lignes d’horizon virginales nous tenaient en recul vis à vis d’eux. 

   Alors, des rafales de vents châtiaient les boulevards et puis les parapluies noirs se retournaient dans le sens des courants d’air, retroussés, indomptables. Le vent de noroît emportait des mines sombres, qui ne musardaient pas trop sous les cloîtres et qui rentraient chez elles, vélocement, rue de Siam, sous ces labyrinthes abrités, au fond desquels s'enluminaient des parallélogrammes de vitrines protégeant des boutiques bourgeoises, tenues par cette infâme bourgeoisie commerçante qui avait des sourires faux et lâches. 

   Un vent de galerne ébouriffait nos crânes à l'intérieur. 

   Les commerçants de Brest vendaient de belles choses frelatées, qui captaient les éclats halogènes et fusionnaient en eux, en substrats solaires passablement ravissants. Des boutiques à l’effigie du verbe avoir fourmillaient de couleurs subtiles, foisonnant partout, là devant les caisses enregistreuses dissimulées par des bibelots vieillots, et elles craquetaient vivement, au moindre sou comme les cigales de Provence, produisant un bruit strident et répétitif... La Fontaine pouvait bien se coucher… Les fourmis du petit commerce avaient colonisé les cigales entassées dans la rythmique des caisses enregistreuses. Seul l’argent déclenchait ici les chants méridionaux de l’été… Quand les tiroirs caisse se refermaient, le rictus saliveux des commerçants ravis s’arrêtait net.

 

 

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Texte de Frédéric Mazé & Illustration de Patrick L'Hermite

 

 

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