14 février 2007

PEARL A REBOURS, tout recommence (2)

 


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Jonathan se réveilla en sursaut, le front perlé de sueur. Il lui fallut quelques instants pour se remémorer l’endroit où il se trouvait : sa chambre. Vingt-cinq années avaient passé et pourtant la douleur aux jambes demeurait. Le médecin de la base d’El Toro, où il était stationné, lui avait expliqué que ses douleurs étaient psychosomatiques. Le choc post-traumatique dû à son accident en territoire ennemi l’avait marqué à vie telle une plaie toujours à vif. Pourtant les cauchemars s'espaçaient. Cela faisait bien cinq ans qu’il ne s’était pas réveillé ainsi en sursaut.

Jonathan massa péniblement ses jambes jusqu’à ce que la douleur finisse par s’estomper quelque peu. Il se leva ensuite et se dirigea vers la salle de bain. La nuit était encore noire. Elle allait encore être longue, pensa-t-il. Après s’être rafraîchi, il vit son visage dans le miroir. Il lui renvoya l’image d’un homme que la guerre du Golf avait brisé vingt-cinq ans plus tôt. Le crash avait gâché sa vie et sa carrière. Avec un tel talent de pilote, le sergent-major Jonathan Miller aurait eu tôt fait d’être promu capitaine. Au lieu de cela, ses supérieurs lui annoncèrent sans grand ménagement qu’il ne pourrait sans doute plus jamais voler. Voler, c’est ce qui l’avait poussé à s’engager dans l’armée de l’air et à gravir les échelons un à un dans le but de réaliser son rêve : se tenir derrière le manche d’un chasseur. Les sensations qu’il ressentait en vol étaient uniques, une coulée d’adrénaline qui le faisait se sentir vivant.

Mais tout ça lui avait été enlevé. Il avait dû se battre contre sa hiérarchie afin de ne pas finir sa carrière cloîtré derrière un bureau et pouvoir arpenter de nouveau le bitume des pistes d’envol. Pour ce faire, il passa du statut de pilote de chasse à celui de chef mécanicien en aéronautique. Le sergent-major Jonathan Miller était le seul soldat de l’U.S. Air Force à posséder un grade de loin supérieur à sa fonction. Il avait en charge la maintenance de tous les avions de chasse de la base d’El Toro en Californie.

Cependant le temps des Harriers était depuis longtemps révolu. L’année 2015 était déjà bien entamée et aujourd’hui quatre-vingt-dix pour cent des avions de chasse étaient des drones. Ces escadrilles de petits chasseurs télécommandées à distance étaient devenues le fleuron de l’U.S. Air Force qui se targuait de ne plus mettre en danger la vie de leurs pilotes. Une nouvelle génération de pilotes avait vu le jour. Des pilotes sans expérience du vol réel, des pilotes qui auraient été incapables de voler aux commandes d’un Harrier, des pilotes dont la principale qualité était avant tout le sang-froid.

Chaque fois que Jonathan pénétrait dans la « salle de pilotage », il avait la sensation de voir des adolescents jouant aux jeux vidéos. Seule différence au tableau, cette pièce était sans aucun doute la plus silencieuse de la base. Fini les sensations fortes, les décharges d’adrénaline et autres excitations en tout genre. Il détestait cette salle de pilotage qui symbolisait selon lui l’opposé de ce qu’était le vol aérien.

Heureusement de temps en temps, son ami et supérieur, le capitaine Nick Turner s'arrangeait pour lui octroyer des missions de convoyage. L’objectif était simple : piloter les vieux avions de l’armée de l’air à destination des différents musées militaires du territoire américain. A chaque fois, il était transporté de joie à l’idée de piloter à nouveau. Quelle ne fut pas sa joie lorsqu’il lut l’ordre de mission qui émanait du bureau de Nick. Jonathan était chargé de convoyer un Harrier de la base d’El Toro jusqu’au musée de la base navale de Pearl Harbor dans le pacifique. Il leva les yeux au ciel et remercia le Créateur de le laisser se mettre à nouveau aux commandes d’un Harrier. D’ordinaire les missions de convoyage concernaient des bombardiers ou d’anciens avions de transport de troupes. Mais là, il s’agissait d’un chasseur, autant dire du pain béni pour ce doux rêveur de Miller.

Evidemment Nick ne le laisserait jamais décoller sans une sérieuse remise à niveau et un petit entraînement, soit cinq bonnes heures de vol sur l’appareil. Jonathan eut toutes les peines du monde à réprimer son excitation. Depuis son accident vingt-cinq ans plus tôt, il n’avait jamais plus piloté de Harrier. Il lui tardait donc d’accomplir sa mission qui n’aurait lieu que dans trois semaines. Un vol comme celui-là nécessitait une grande préparation de la part du pilote. Il lui fallait s'entraîner au vol : décollage, atterrissage et même appontage. En effet son plan de vol prévoyait une escale pour refaire le plein de kérosène à bord du California le dernier né des porte-avions américains, fleuron de la Navy. Cette escale, Jonathan la trouvait inutile. Dans le temps, on lui aurait laissé faire son ravitaillement en vol. Mais ce genre d’opération était aujourd’hui considérée comme dangereuse et par conséquent inutile. Au lieu de cela, il devrait faire le plein et passer une nuit à bord du porte-avions. Encore une idée stupide que de ne pas piloter de nuit afin de ne surtout pas prendre de risques. Il se dit que sans les risques que les pilotes avaient pris, leur liberté si chèrement acquise au cours des guerres, ne serait peut-être qu’une lointaine illusion. Alors penser qu’une guerre puisse se gagner sans prise de risque, telle était la véritable illusion aux yeux de Jonathan.

 

 

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Texte de Hervé Smagghe & Illustration de Tanis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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