15 mars 2007
VOYAGE EN ENFER (3)
A vrai dire… c’est à deux que nous avions décidé de jouer dès le début… Jouer au plus fort, sans rien connaître de l’amour, ni de son champ de dévastation…
Seulement je suis mauvaise joueuse, je crois que suis tombée amoureuse. Je le croyais… Et lui ne me semble pas très en accord avec ses désirs aujourd’hui…
Le temps passe déjà trop vite, je le sais sans regarder ma montre. Je m’efforce de me concentrer sur autre chose que la fin qui approche, et en retour ce sont ses yeux que je rencontre. Je m’y noies. L’émotion m’envahit bien vite tout à coup, mais je ne me déroberai pas, je dois faire face à ce flot indescriptible de sensations qui montent en moi pour lui prouver que je suis libre. Je le regarde bien droit aujourd’hui parce que je n’ai plus peur de ce que je ressens pour lui, car je suis bien consciente à présent que je ne me donnerai plus à lui. Nous ne nous aimons pas de la même façon…
Et le lendemain, comment revenir sur ces quelques heures ? Ressentirai-je du regret ? De l’amertume. Du désarroi. De l’espoir. Rien de tout ça je crois, en tout cas pas bien consciemment. Il a bien essayé de jouer encore une fois, en prenant mes mains, en remettant cette mèche de cheveux derrière mon oreille, en enserrant ma taille. Mon Dieu… Que mon corps réclamait sa tendresse, sa chaleur… Que ma peau appelait à la rébellion et mes mains à la mutinerie… Pourtant je suis restée maître de mes envies. Nous nous sommes séparés ainsi, sans plus de bruit, sans rien se dire sur nous, sur ce qui pourrait… Sur ce que nous…
Je me suis évaporée dans cette bouche de métro le laissant filer sans un dernier regard. Les aux revoirs n’ont jamais été notre fort…
Aujourd’hui le gris et le froid seront encore mes compagnons de vagabondage. Paris s’est approprié mon chagrin, c’est sûrement pour ça que je ne ressens rien. La nuit a déposé un brin de regret sur mon réveil. Une goutte d’espoir. Et déjà j’en sourit. Je m’amuse à espérer le voir derrière ma porte d’hôtel. Il sait où je suis. Il pourrait s’aventurer. Mais j’ai dû le troubler hier et je sais qu’il n’osera pas. Il est bien trop élevé pour ça.
Mais je vais quand même t’expliquer ce qui se passerait si tu frappais à ma chambre ce matin. J’aurais peut être la prétention de te dire à quel point tu comptes pour moi, bien que tu le saches déjà. Peut être aurais-je la déraison de vouloir me donner à toi.
Pour repartir après. Encore une fois. Trop de peut être dans notre histoire et ce n’est pas une fois que j’ai envie d’être avec toi, ce sont des milliers de fois. Une fois pour toute.
Pourtant j’ai le cœur bien lucide aujourd’hui malgré la grisaille dehors. Parfois les choses ne vont pas ensemble, la preuve ce matin. Je croyais aimer, sans comprendre, sans savoir. Et j’ai compris en écho, ce que je savais déjà. Nous ne serions jamais ensemble. J’en ais eu la certitude hier. Souviens-toi. Comment aurais-je pu alors, oublier ma dignité et me perdre avec lui ? A quoi bon repartir en souffrance, reprendre ce train la solitude en bagage…
De toute manière maintenant je suis partie. Sur le boulevard Saint-Germain j’ai la sensation d’avancer à reculons. Mes jambes me lâchent, les traîtresses. J’ai de la peine à avancer alors que je commence à me sentir bien sur ces trottoirs, et libre. Un petit quelque chose au fond de moi me murmure ; Paris ? Pourquoi pas. Mais Paris… Pourquoi toi… Ici tout te ressemble et tu ressembles à chacun d’eux. Pressé. Empressé. Je ne sais pas où se trouve ma place mais je sais que ce n’est pas à ses côtés. Il n’a pas frappé ce matin. J’ai ouvert sur un couloir désert, et je suis partie. Sans écho. Sans bruit. J’ai préféré marcher, et me laisser aller, surprenant un sourire venu se déposer sur mon visage, alors que mon pas laissait place au suivant, laissant dérouler sur le trottoir les mètres loin de lui.
Tout va bien à présent. J’ai accroché mon sourire au porte manteau du Concorde. Tout va bien, même si une mauvaise chanson passe sur les ondes. Je me sens libérée de cette somme de sentiments qui me semblait être de l’amour et que j’avais enfermé dans un écrin et glissé au plus profond de mon cœur. Je voulais tout conserver. Tout me souvenir. J’ai cru qu’en l’aimant je me libérerai, cela n’a fait que me renfermer. Et il y aura toujours au fond, une impression au goût amer…
Le long du boulevard Saint-Germain je ne me suis pas perdue. Pas cette fois. Je crois que je me suis même retrouvée. Les deux pieds bien accrochés aux pavés. Le café ne désemplit pas. Les clients rentrent. Ils boivent leur café et repartent. Quelques regards jetés alentours. Des pigeons à l’extérieur qui attendent le signe de ralliement pour tous nous exterminer, les salauds.
Il y a l’Assemblée Nationale juste à côté. L’Obélisque de l’autre côté de la rive aussi.
Il y a sous les pavés tout un Paris qui vacille.
Tout un Paris qui vit.
Je n’ai encore rien vu…
FIN
Texte d'Ambre Benès & Illustration de Greg Armatory
11:50 Publié dans VOYAGE | Lien permanent | Envoyer cette note





















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