05 avril 2010

LES MENINES (3)

ou

L’Art conceptuel du peintre des peintres

 

 

IMG le tableau dans le tableau n&b.jpg

Et Jacques Lacan d’enchaîner, imperturbable, devant une assemblée littéralement hypnotisée, à présent abasourdie. La plupart d’ailleurs réfugiés derrière la retranscription automatique des propos du maître, afin de mieux cacher leur totale déconnection du fil de la discussion dont leur entendement n’a jamais vraiment pu saisir les arcanes. Les voies lacaniennes comme celles du Seigneur sont impénétrables :

- Car c’est ceci que j’entends aujourd’hui vous illustrer par une œuvre dont je vous ai dit qu’elle avait été mis au premier plan dans telle production récente, d’un investigateur dont le type de recherches n’est certainement pas très éloigné de celui dont ici, au nom de l’expérience psychanalytique, je prends la charge, encore que n’ayant pas la même base ni la même inspiration, j’ai nommé Michel Foucault et ce tableau de Vélasquez qui s’appelle les Ménines !

Dans l’hémicycle, on entend à présent les uns tousser, les autres se moucher. Tout un chacun reprend son souffle à sa manière. Jacques Lacan est redescendu sur terre et leur parle enfin de choses tangibles. On sort alors fébrilement de sa serviette l’exemplaire des Mots et des choses acheté quelques jours plus tôt sur les conseils du maître. On feuillette l’ouvrage dûment annoté ou bien encore les fiches de lecture méticuleusement complétées.

Dans le premier chapitre entièrement consacré à l’analyse des Ménines, Michel Foucault tente de répondre à toutes les interrogations qui planent sur la composition de cette scène, comme autant de clefs susceptibles de nous ouvrir les portes de la compréhension de cette œuvre : que peint Diego Vélasquez sur le châssis dont nous ne voyons que le revers ? Que regardent les différents protagonistes de cette scène, ou plus exactement que sont-ils venus voir dans l’atelier du peintre ? Que signifie le miroir placé sur le mur du fond de la pièce dans lequel nous entrapercevons l’image fantomatique du roi et de la reine ? Si cette image est bien un reflet, où se trouvent-ils donc très concrètement ?...

Pour mieux saisir les bases de cette analyse, il nous faut reprendre quelques éléments structurels mis en exergue par Michel Foucault dans sa préface des Mots et des choses :

- Entre le regard déjà codé et la connaissance réflexive, il y a une région médiane où règne une culture se décalant insensiblement des ordres empiriques qui délivre l’ordre en son être même, un certain ordre muet… Cette région médiane, dans la mesure où elle manifeste les modes d’être de l’ordre, peut se donner comme la plus fondamentale : antérieure aux mots, aux perceptions et aux gestes qui sont censés alors avec plus ou moins d’exactitude ou de bonheur ; plus solide, plus archaïque, moins douteuse, toujours plus « vraie » que les théories qui essaient de leur donner une forme explicite, une application exhaustive, ou un fondement philosophique.

Ainsi soient les bases philosophiques du structuralisme :

- C’est plutôt une étude qui s’efforce de retrouver à partir de quoi les connaissances et théories ont été possibles ; selon quel espace d’ordre s’est constitué le savoir… Plutôt que d’une histoire au sens traditionnel du mot, il s’agit d’une « archéologie »… Cette enquête archéologique a montré deux grandes discontinuités dans l’épistémè 2 de la culture occidentale : celle qui inaugure l’âge classique (vers le milieu du dix-septième siècle) et celle qui au début du dix-neuvième siècle marque le seuil de notre modernité… Ainsi l’analyse a pu montrer la cohérence qui a existé, tout au long de l’âge classique entre la théorie de la représentation et celle du langage, des ordres naturels, de la richesse et de la valeur. C’est cette configuration qui, à partir du dix-neuvième siècle, change entièrement ; la théorie de la représentation disparaît comme fondement général de tous les ordres possibles.

Eh puis nous entrons dans le vif du sujet avec le premier chapitre intitulé Les Suivantes ; Les Ménines de Velázquez comme support iconographique de l’enquête archéologique qui pour Michel Foucault en ce milieu du dix-septième siècle montre la première grande discontinuité dans l’épistémè de la culture occidentale : celle qui inaugure l’âge classique.

 

VEL Les ménines (7) n.jpg

 

- Le peintre est légèrement en retrait du tableau… Il fixe un point invisible, mais que nous, les spectateurs, nous pouvons aisément assigner puisque ce point, c’est nous-mêmes… En apparence ce lieu est simple ; il est pure réciprocité : nous regardons un tableau d’où un peintre à son tour nous contemple. Rien de plus qu’un face à face, que des yeux qui se surprennent, que des regards droits qui en se croisant se superposent… Nous nous regardons regardés par le peintre.

À ce stade de l’analyse on peut dire sans trahir la pensée de Michel Foucault, qu’il adhère parfaitement au concept lacanien du facingness 3, dans le sens où, nous regardant à son tour, l’image pourrait faire de nous un tableau.

 

La suite à paraître

d'ici la fin de l'année

aux éditions de L'Harmattan

 

 

 

 

Texte & Illustration de Xavier de Harlay

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13:15 Publié dans VOIR | Lien permanent | Envoyer cette note

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